Bienvenus dans mon univers

Chaque fois que je passe devant les grandes fenêtres de son atelier, je cède à l’indiscrète tentation de regarder, quelques instants au moins, une petite femme blonde absorbée par son ouvrage. J’essaie de deviner quelles formes apparaîtront, quand je vois ses mains délicates et fortes tisser des fils de fer avec l’art d’un orfèvre.
Bien sûr, quelquefois, Sylvie est absente .
J’en profite alors pour laisser mon regard s’imprégner des sculptures achevées et couver des yeux la progression de sa nouvelle œuvre.
Cela fait un an déjà , que Sylvie Cotty-Dancette a aménagé son atelier au rez-de-chaussée de l’immeuble où je vis. Les baies vitrées donnent sur le jardin.Comme elle ne descend que rarement les stores , pour laisser entrer la lumière, je vois ses sculptures chaque fois que je sors ou que j’entre, quand je traverse la cour.
Les sculptures de Sylvie sont grandes. Elle m’explique qu’elle ne peut pas travailler sans donner de l’ampleur à son œuvre.Petit à petit, je découvre sa quête et son but : l’équilibre, le vertige, l’exercice d’acrobatie sur la corde raide de la vie, la fragilité, l’instant critique qui précède le saut dans le vide. Une femme nue assise au bord de l’abîme,cette haute colonne qui lui sert de piédestal, baisse la tête vers le précipice, retenue par sa seule chevelure enroulée autour d’un mystérieux objet. Les sœurs sont deux adolescentes liées par les flancs, elles forment encore une unité, une même personne, mais elles devront se séparer pour parvenir à leur éclosion respective.Un homme effectuant une grande enjambée, se maintient dans un équilibre précaire entre deux rives jonchées d’aiguilles métalliques , fakir sur l’air . Un autre, à moitié assis , tente de s’insérer dans deux encadrements : il s’installe dans les cadres contraignants de l’existence comme derrière les barreaux d’une prison.
Un homme étrange, avec l’envergure d’un oiseau de proie, se tient sur une seule jambe, l’autre très haut vers un ailleurs, sur le point de prendre un vol mystérieux.
Une autre sculpture, colorée , représente juste un ventre proéminent, un sexe géant et deux tronçons de cuisses : clin d’œil à Gustave Courbet et sa toile L’origine du monde
Les yeux des personnages sculptés sont en couleur, les paupières et les cils maquillés.Ils possèdent un regard particulier, qui exprime le déchirement, la frayeur, le harcèlement, le vertige . Mais aussi l’épiphanie. La décision : celle du saut, du passage, de la séparation, naissance ou résurrection : changement de peau
Je vois, lorsque je passe devant l’atelier, les doigts fins de Sylvie,se mouvoir avec maestria pour tordre et tresser les fils de fer qui serviront de squelette à un prochain personnage, qui, comme les autres, naîtra de sa propre histoire.Car les sculptures de Sylvie naissent riches d’une vie antérieure : la femme sur le point de sauter dans le vide pourrait être une amie qui s’est suicidée. ; les sœurs sont peut-être ses filles jumelles. Je devine les histoires de ses autres œuvres.Ainsi, quand je penche mon regard vers l’intérieur de l’atelier de Cotty-Dancette je joue à deviner si tombera ou non le corps en équilibre et à voler les secrets de l’histoire et des sentiments du personnage avec qui j’apprends à lire dans les formes, les silhouettes, les regards. 

VILMA FUENTES- 14/11/2008 La Jornada- Mexico
cottydancette Écrit par :